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Publié par Lolie

Depuis leur parution en Pléiade en 1997, les textes de Junichirô Tanizaki (1886-1965), qui décrivent une société urbaine, occidentalisée et décadente, n’avaient pas fait l’objet d’un recueil. C’est chose faite avec ce précipité sensuel d’un grand œuvre qui a tout d’un théâtre de la cruauté.

1886 - 1965

Les Fleurs du mal de Tanizaki

Une écriture des pulsions​

À l’ombre d’un cerisier en fleur, Baudelaire, Zweig et Pasolini tailleraient une bavette : un frémissement équivoque des pulsions, une introspection diabolique qui se pare ici en un kimono littéraire sulfureux. Publiés par Tanizaki entre 1910 et 1964, les treize textes rassemblés dans ce vénéneux recueil couvrent tout son éventail créatif. Dans ses nouvelles comme dans ses romans, l’empereur prolifique des lettres nipponnes met en scène des liaisons hors du commun : entre sadomasochisme, fétichisme et sacrifices, de l’adultère aux relations triangulaires, l’amour et la sexualité y sont toujours une transgression, en opposition à un confucianisme moralisateur.

 Le bouleversement des valeurs

Tanizaki écrit à la fin de l’ère Meiji (1868-1912) et sous les ères Taishô et Shôwa : le Japon s’occidentalise, et ce passage de l’ancien régime à la modernité peut expliquer cette tension entre réglementation féodale et libertinage. Si son œuvre est marquée de délicieuses perversions, son point de vue sur elles est ambivalent, entre fascination et dénonciation. Dans Le Coupeur de roseaux, un homme épouse la sœur de son aimée dans le but de se rapprocher d’elle. Pour lier par ce liquide charnel ces deux êtres que la bien-pensance empêche de s’unir, l’épousée lui fera boire le lait maternel de sa sœur… Dans Journal d’un vieux fou, l’obsession d’un vieil homme pour les pieds de sa belle-fille est un dérivatif au poids de l’âge et de la maladie. La sensualité, ici, permet une évasion fantasmatique face au carcan du réel. Dans Un amour insensé, cependant, elle apparaît plutôt comme une consommation outrancière : le mari voit l’ange ingénu qu’il a pris pour femme se transformer en démon tentateur aux dizaines d’amants par qui elle se fait entretenir : Naomi choisit les hommes comme elle achète une robe. On peut lire là une critique voilée d’une occidentalisation trop rapide, caricaturale et superficielle…

Outre cette nuance de points de vue, les récits offrent aussi une grande variété temporelle. Si beaucoup d’entre eux ont un ancrage contemporain à l’auteur, certains sont des romans historiques : Yoshino et Le Récit de l’aveuglesont situés au XVIe siècle, époque des luttes entre les provinces, avant la réunification du Japon. Dans le second, le combat qui oppose les seigneurs pour le pouvoir se confond avec une rivalité amoureuse. À la guerre comme dans la vie privée, les alliances, soumises à des basculements permanents, ne durent que le temps de servir tel ou tel intérêt. Dans un grand raffinement des rebondissements, annonciateur de ceux d’Haruki Murakami, chaque situation évolue donc plus vite qu’il ne faut pour la lire… Les personnages intriguent, entre complots et trahisons, jusqu’à ce que la situation s’inverse ou tourne à la catastrophe. Des hommes candides se font berner par des femmes-poupées qui les traitent comme des marionnettes. La relation conjugale ne coïncide jamais avec la réalité amoureuse, et la fiction procède de ce décalage : dans Svastika, ménage à trois dont la configuration changera deux fois, Sonoko noue une liaison hors mariage avec Mitsuko, quand à ces deux couples se substitue celui de Mitsuko et son amant .

 le lecteur ne sachant plus à qui elle ment. Elle fera enfin tomber  sous ses charmes le mari de Sonoko, dernière victime de cette séductrice en série, et ils se donneront la mort. Symbolique (celle des valeurs ou de l’espoir) ou bien réelle, par suicide, elle est le plus souvent la seule issue à cet érotisme destructeur.

C’est là la grande cohérence de ce recueil, et le génie de Tanizaki. Qu’il situe ses amours de haute voltige dans le présent ou dans le passé, elles répondent à une même exploration du pire, preuve que la grammaire du mal est éternelle : Moyen Age et modernité, Orient et Occident se trouvent ainsi reliés par une mécanique tragique dans laquelle toute croyance, chaque sentiment ou état de fait portent en germe leur propre dissolution. Le mensonge y occupe une place de choix, les codes ne semblant exister que pour faire renoncer les individus à leurs aspirations. La manipulation apparaît alors comme un mal nécessaire, ordre paradoxal du désordre : à chacun sa vérité. À en croire Tanizaki, le désir est un animal sauvage qui ne tient pas en place…

Junichiro TANIZAKI

Un des sept enfants d’une riche famille de commerçants de Tokyo, Junichiro passe une petite enfance heureuse entouré d’une mère et d’une vieille nourrice affectueuses, son père étant un homme plutôt effacé. Il était destiné à reprendre les affaires, mais à partir de 1888, la famille connaît une période nettement moins faste et emménage dans une maison modeste. Inscrit en 1908 à l’université impériale de Tokyo, Junichiro se voit contraint de la quitter pour des raisons financières, mais, décidé de devenir écrivain, réussit à publier une pièce de théâtre ‘Naissance’. Suivent ‘Le Tatouage’ (1910), ‘Les jeunes garçons’ (1911) et ‘Tourbillon’ qui lui attirent les foudres de la censure. Dans toute son œuvre Tanizaki explore le désir sexuel, abordant sadomasochisme, fétichisme, homosexualité et scatologie sans aucun jugement moral ou religieux, contrairement aux auteurs de son époque. Séduction et menace de mort sont des thèmes centraux ainsi que l’infidélité, la perfidie et la trahison ; et les mauvais gagnent toujours. Tanizaki publie ‘Le Goût des orties’ (1928), ‘Chrystanthème dans la tourmente’ (1930), ‘Le coupeur de roseaux’ (1932), ‘Shunkin, esquisse d’un portrait’ (1933), et ‘Eloge de l’ombre’ (1933). En 1944, ‘Brume de neige’ est interdit de publication, les écrivains étant tenus durant la guerre, d’exalter les valeurs traditionnelles. ‘La clef’ (1956) et le célèbre ‘Journal d’un vieux fou’ (1961) sont parmi ses derniers écrits.

Autres oeuvres...

Histoire secrète du Seigneur de Masashi

Le seigneur de Musashi passe pour vertueux. Tanizaki, transformé en historien, s'attache à rétablir la vérité qui est tout autre. Dans son enfance, le héros a assisté à une scène bouleversante : dans la salle obscure d'un château, où il est retenu comme 'otage d'honneur', il surprend de joliesfemmes, en train de maquiller et de classer des têtes coupées de guerriers ennemis. L'enfant remarque alors une tête particulièrement saisissante, que l'on surnomme 'tête de femme ', c'est-à-dire une tête dont on a arraché le nez pendant le combat. C'est le point de départ d'une hantise et d'un fantasme. Le roman raconte une vie tout entière employée à reconstruire cette image de l'enfance, et le Roman de Genji sert de toile de fond à ce récit d'une extraordinaire violence.

Roman, Nouvelles

Pour la plupart, ces oeuvres ont pour arrière-plan une société urbaine, occidentalisante et pervertie. Tanizaki a même créé un genre, 'le naomisme ', du nom de l'héroïne émancipée, Naomi, qui a servi d'emblème à son époque. Toutes développent les thèmes de la sensualité, de la fascination pour le corps de la femme et l'art pervers de la séduction. L'homme ou la femme aux prises avec leurs passions ne connaissent plus de limite : le meurtre sans scrupule et sans remords s'inscrit dans leur logique intime et s'impose tout naturellement comme la meilleure issue au terme de jeux spéculatifs déchirants. Les passions mènent leur propre jeu, indifférentes à toute morale, à tout bon sens. On en voit l'aspect cocasse dans Le Chat, son maître et ses deux maîtresses où Tanizaki choisit une chatte comme objet d'adoration. Dans Shunkin, Tanizaki développe avec cruauté la passion contrariée d'une jeune fille d'une grande beauté devenue aveugle à 8 ans (Shunkin) et de son serviteurSasuke, qui l'accompagne tous les jours chez son maître demusique où il retient fort bien l'enseignement destiné à sa seule maîtresse. Shunkin exerce tous les raffinements de la cruauté et de l'humiliation à son encontre jusqu'au moment où découvrant son talent pour le shamisen (un instrument demusique traditionnel), Shunkin lui enseigne tout ce qu'elle a appris. Jusqu'à la fin du roman, le lecteur restera incertain : qui a défiguré la si belle Shunkin à l'eau bouillante ? rendant ainsi possible l'amour de Sasuke qui, pour être à la hauteur du sacrifice, se prive délibérément de la vue. Dans Un amour insensé, Tanizaki dévoile son projet en ouverture, dès les premières lignes : 'Je me propose de raconter le plus honnêtement possible, sans rien déguiser, dans sa vérité nue, notre vie conjugale, dont le monde apparemment n'offre pas beaucoup d'autres exemples '.

La clef

 

Le Impudique de confession

Le Impudique Confession

Un respectable professeur d'université, à l'âge du démon de midi, ne parvient plus à satisfaire sa jeune femme dotée d'un tempérament excessif. Après avoir essayé divers excitants, il s'aperçoit que la jalousie est un incomparable stimulant. Chacun des deux époux tient un journal, sachant très bien que l'autre le lit en cachette...

 

 

 

Une écriture des pulsions

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