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Publié par Lolie

Marie-Françoise Thérèse Martin, en religion sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face, également connue sous les appellations sainte Thérèse de Lisieuxsainte Thérèse de l’Enfant-Jésus ou encore la petite Thérèse, est une religieuse carmélite française née à Alençon le 2 janvier 1873 et morte à Lisieux le 30 septembre 1897.

Le retentissement de ses publications posthumes, dont Histoire d'une âme publiée peu de temps après sa mort, en fait l'une des plus grandes saintes du xxe siècle. La dévotion à sainte Thérèse s'est développée partout dans le monde.

Considérée par Pie XI comme l'«étoile de son pontificat», elle est béatifiée puis canonisée dès 1925. Religieuse cloîtrée, elle est paradoxalement déclarée sainte patronne des missions et, avec Jeanne d'Arc canonisée en 1920, proclamée « Patronne Secondaire de la France ». Enfin, elle est proclamée Docteur de l'Église par Jean-Paul II en 1997 pour le centenaire de sa mort.

Fille d'un couple tenant commerce d'horlogerie et de dentelles d'Alençon, Louis et Zélie Martin, Thérèse perd sa mère à l'âge de quatre ans et demi. Elle est élevée par ses sœurs aînées Marie et Pauline, qui tour à tour entrent au carmel de Lisieux, faisant revivre à l'enfant le sentiment d'abandon ressenti lors de la perte de leur mère.

Cependant, elle ressent très tôt un appel à la vie religieuse. Surmontant les obstacles, elle aussi entre au carmel de Lisieux à quinze ans.

Après neuf années de vie religieuse, dont les deux dernières passées dans une « nuit de la foi », elle meurt de la tuberculose le 30 septembre 1897 à l'âge de vingt-quatre ans.

La nouveauté de sa spiritualité, appelée la théologie de la « petite voie », de l'enfance spirituelle, a inspiré nombre de croyants. Elle propose de rechercher la sainteté, non pas dans les grandes actions, mais dans les actes du quotidien même les plus insignifiants, à condition de les accomplir pour l'amour de Dieu. En la proclamant 33e docteur de l'Église, le pape Jean-Paul II a reconnu ipso factol'exemplarité de sa vie et de ses écrits. Ici réside un des paradoxes de Thérèse de Lisieux : morte inconnue puisque cloîtrée, elle est aujourd'hui « mondialement célèbre et vénérée ».

Édifiée en son honneur, la basilique de Lisieux est le deuxième plus grand lieu de pèlerinage de France après Lourdes.

Biographie

Le père de Thérèse, Louis Martin (Bordeaux, 1823 - Lisieux, 1894) exerce le métier d'horloger où il excelle. Sa mère, Zélie-Marie (Gandelain, 1831 - Alençon, 1877), est déjà connue, dans les années 1850, comme fabricante du point d'Alençon. Elle aura bientôt une petite entreprise sise au 36 rue Saint-Blaise, et dont Louis deviendra l'administrateur en 1870. Elle emploiera jusqu'à une vingtaine d'ouvrières.

 

Louis Martin, père de Thérèse,
un homme doux et fort

Zélie Martin,
mère de Thérèse,
déjà atteinte du mal qui l'emportera

Azélie-Marie Guérin – qu'on appellera toujours Zélie – naît le 23 décembre 1831 à Gandelain, village de l'Orne proche du bourg de Saint-Denis-sur-Sarthon. Son père Isidore Guérin (1777 - 1865), un ancien soldat de la Grande Armée qui s'est battu à Wagram, a suivi Masséna et Soult pendant la guerre d'Espagne, est désormais gendarme à Saint-Denis-sur-Sarthon. Sa mère, Louise-Jeanne Macé (1805 - 1859), est une paysanne assez rude. Zélie a une sœur aînée, Marie-Louise (1829 - 1877). Son frère Isidore (1841 - 1909) naît dix ans plus tard.

En septembre 1844, ses parents s'installent à Alençon. Zélie et Marie-Louise reçoivent une formation soignée au pensionnat des religieuses des Sacrés-Cœurs de Picpus. Intelligente et travailleuse, Zélie garde de son éducation austère une tendance au scrupule, bien dans la spiritualité de l'époque. Les relations avec sa mère sont difficiles et elle ne conservera pas le souvenir d'une enfance heureuse, elle écrira même : « Mon enfance, ma jeunesse ont été tristes comme un linceul ». Elle ressent assez tôt un appel à la sainteté, que tempère pourtant son robuste bon sens : « Je veux devenir une sainte, ce ne sera pas facile (...) ». Elle songe alors à entrer à l'Hôtel-Dieu d'Alençon comme religieuse, mais la supérieure l'en dissuade.

Déçue, elle devient dentellière et se révèle particulièrement douée pour la confection de dentelle au point d'Alençon, travail délicat et minutieux. En 1853, âgée seulement de 22 ans, elle ouvre une boutique avec Marie-Louise. Mais sa sœur la quitte pour entrer au couvent des Visitandines du Mans sous le nom de sœur Marie-Dosithée.

Louis Martin naît le 22 août 1823 à Bordeaux, fils de Pierre-François Martin (1777 - 1865) et de Fanie Boureau (1780 - 1883). Dernier d'une famille de trois filles et deux garçons, il est élevé au hasard des garnisons de son père, militaire de carrière. Après ses études, Louis apprend le métier d'horloger. Vers 22 ans, attiré par la vie monastique, il demande à entrer au monastère du Grand-Saint-Bernard ; mais sa candidature est refusée car il ignore le latin. Il séjourne alors trois ans à Paris, puis s'installe à Alençon chez ses parents qui occupent un magasin d'horlogerie-bijouterie, rue du Pont-Neuf.

Pendant huit années, il mène une vie laborieuse, calme et méditative. Ses distractions consistent en de longues séances de pêche, quelques parties de chasses et les soirées avec ses amis au Cercle Catholique "Vital Romet". Sa foi demeure vive, c'est un chrétien fervent : messes le dimanche et en semaine, adoration du Saint-Sacrement, pèlerinages. Il achète en Alençon le Pavillon, une tour entourée d'un terrain, pour jardiner, lire et méditer. À 34 ans, il est encore célibataire, au grand désespoir de sa mère

Louis et Zélie-Marie se rencontrent en 1858 sur le pont Saint-Léonard d'Alençon et se marient le 13 juillet 1858 en l'église Notre-Dame, décidant cependant de vivre comme frère et sœur dans une continence perpétuelle. Leur confesseur les en ayant dissuadés, ils auront neuf enfants, mais quatre mourront en bas âge :

Marie-Joseph-Louis (20 septembre 1866 - 14 février 1867), Marie-Joseph-Jean-Baptiste (19 décembre 1867 - 24 août 1868)Marie-Hélène (13 octobre 1864 - 22 février 1870), Marie-Mélanie-Thérèse (16 août 1870 - décédée à sept semaines).

Les cinq autres enfants, toutes des filles, deviendront religieuses :

  • Marie (22 février 1860, carmélite à Lisieux (1886) – sœur Marie du Sacré-Cœur –, morte le 19 janvier 1940) ;
  • Pauline (7 septembre 1861, carmélite à Lisieux (1882) – sœur puis mère Agnès de Jésus –, morte le 28 juillet 1951) ;
  • Léonie (3 juin 1863, clarisse (1886) puis visitandine à Caen (1894) – sœur Françoise-Thérèse –, morte le 16 juin 1941) ;
  • Céline (28 avril 1869, carmélite à Lisieux (1894) – sœur Geneviève de la Sainte-Face –, morte le 25 février 1959) ;
  • Thérèse (2 janvier 1873, carmélite à Lisieux (1888) – sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face –, morte le 30 septembre 1897et canonisée en 1925).

Marie-Françoise-Thérèse Martin naît rue Saint-Blaise à Alençon le 2 janvier 1873. Elle est baptisée dès le 4 janvier 1873 à l'église Notre-Dame d'Alençon. Son parrain est Paul Boul, fils d'un ami de la famille, et sa marraine sa sœur aînée Marie ; tous les deux sont âgés de treize ans

En mars, âgée de deux mois, elle frôle la mort et doit être confiée à une nourrice, Rose Taillé, qui avait déjà nourri deux enfants du couple Martin. Elle se rétablit et elle grandit dans la campagne normande, dans cette ferme de Semallé, distante de 8 kilomètres. À son retour à Alençon, le 2 avril 1874, sa famille l'entoure d'affection.

Sa mère dira d'elle qu'« elle est d'une intelligence supérieure à Céline, mais bien moins douce, et surtout d'un entêtement presque invincible. Quand elle dit non, rien ne peut la faire céder.» 

Espiègle et malicieuse, elle réjouit sa famille par sa joie de vivre. Mais elle est également émotive et pleure souvent

Elle grandit alors dans cette famille de fervents catholiques qui assistent chaque matin à la messe de 5 h 30, respectent rigoureusement le jeûne et prient au rythme de l'année liturgique. Les Martin pratiquent également la charité et accueillent à l'occasion un vagabond à leur table, visitent les malades et les vieillards. Même si elle n'est pas la petite fille modèle que dépeindront plus tard ses sœurs, Thérèse est sensible à cette éducation. Ainsi, elle joue à la religieuse, cherche souvent à « faire plaisir à Jésus » et elle s'inquiète de savoir s'il est content d'elle. Un jour, elle va jusqu'à souhaiter à sa mère de mourir ; grondée, elle explique que c'est parce qu'elle lui souhaite le bonheur du Paradis.

Dès 1865, Zélie Martin se plaint de douleur au sein. Ce cancer se développera peu à peu. En décembre 1876, un médecin lui révèle la gravité de cette «tumeur fibreuse» : il est trop tard pour tenter une opération. Le 24 février 1877, Zélie perd sa sœur Marie-Louise, morte de la tuberculose au couvent de la Visitation du Mans, sous le nom de sœur Marie-Dosithée. Après ce décès, le mal empire et la malade souffre de plus en plus, même si elle le cache à sa famille.

En juin 1877, Zélie part à Lourdes en pèlerinage dans l'espoir d'y être guérie, mais le miracle n'a pas lieu. Elle meurt le 28 août 1877, après plusieurs jours d'agonie. À quatre ans et demi, Thérèse vient de perdre sa mère. Elle en est profondément marquée. Plus tard, elle considérera que

« la première partie de sa vie s'est arrêtée ce jour-là ».

Elle choisit alors sa grande sœur Pauline comme mère adoptive.

En novembre 1877, Louis et ses cinq filles s’installent à Lisieux pour se rapprocher d'Isidore Guérin, frère de Zélie, qu'un conseil de famille a désigné subrogé tuteur des enfants. Isidore Guérin et son épouse sont en effet persuadés que c'est la solution la plus sage et ils sont parvenus à convaincre Louis, d'abord réticent, de faire ce voyage. Pour accueillir la famille Martin, ils ont trouvé une maison bourgeoise entourée d'un parc : les Buissonnets.

L'oncle Isidore, pharmacien à Lisieux, est alors actif politiquement :monarchiste convaincu, il défend le pape Léon XIII et le développement du catholicisme social.

Louis, qui a vendu le commerce familial d'Alençon et vit désormais de ses rentes, se consacre à ses filles et en particulier à Thérèse, qu'il appelle sa « petite Reine ». Il l'emmène souvent en promenade aux alentours. Marie, âgée de dix-sept ans, prend en main le fonctionnement de la maison, avec l'aide d'une bonne que l'on a engagée. Pauline, seize ans, s'occupe de l'éducation des deux petites, spécialement de Thérèse.

Thérèse ressent profondément le changement d'atmosphère : à l'animation de la boutique d'Alençon, toujours pleine de clientes et d'ouvrières, succède le silence et la solitude de cette demeure retirée où l'on reçoit peu. Sa mère lui manque d'autant plus et elle écrira : 

« À partir de la mort de maman, mon heureux caractère changea complètement ; moi si vive, si expansive, je devins timide et douce, sensible à l'excès.» 

Malgré l'amour que lui prodiguent son père et Pauline, sa « maman », la vie est austère aux Buissonnets et elle considérera plus tard qu'il s'agit de 

« la seconde période de son existence, la plus douloureuse des trois ».

Les dimanches et les fêtes mettent un peu de fantaisie dans la vie bien réglée de la fillette : on assiste à la messe à la cathédrale Saint-Pierre, où l'on retrouve les Guérin, puis c'est un joyeux repas chez eux. Thérèse passe parfois l'après-midi avec l'une de ses sœurs, chez ses cousines Jeanne et Marie. Mais la belle journée passe trop vite à son goût

À sept ans, en 1880, Thérèse se confesse pour la première fois. Elle ignore alors crainte et scrupules : 

« Depuis je retournais me confesser pour toutes les grandes fêtes et c'était une vraie fête pour moi chaque fois que j'y allais. » 

Le 13 mai 1880, c'est la première communion de Céline, dont elle partage la joie : 

« Je crois que j'ai reçu de grandes grâces ce jour-là et je le considère comme un des plus beaux de ma vie. » 

Elle a hâte de recevoir à son tour la communion et décide de profiter des trois années qui l'en séparent pour se préparer à l'événement.

Un incident inquiétant survient au cours d'un après-midi d'été (en 1879 ou 1880). Elle aperçoit, d'une fenêtre donnant sur le jardin, 

« un homme vêtu absolument comme Papa, ayant la même taille et la même démarche, seulement il était beaucoup plus courbé... Sa tête était couverte d'une espèce de tablier de couleur indécise en sorte que je ne pus voir son visage. Il portait un chapeau semblable à ceux de Papa. Je le vis s'avancer d'un pas régulier, longeant mon petit jardin... Aussitôt un sentiment de frayeur surnaturelle envahit mon âme. » 

Apeurée, elle appelle son père, absent ce jour-là. Ses sœurs tentent de la rassurer, on interroge la bonne, on fouille le jardin, mais en vain. Les sœurs Martin ne trouveront un sens à cette vision que quinze ans plus tard, avec la maladie de leur père, atteint de paralysie cérébrale.

À huit ans et demi, le 3 octobre 1881, Thérèse entre à son tour au pensionnat des bénédictines de Lisieux. Elle revient le soir chez elle, le pensionnat étant proche du domicile familial. Les leçons de Pauline et de Marie lui ont donné de bonnes bases et elle se retrouve en tête de classe.

Cependant, elle découvre la vie collective à laquelle elle n'est pas préparée. Persécutée par des camarades plus âgées qui la jalousent, elle pleure et n'ose se plaindre. Elle n'aime pas l'agitation bruyante des récréations. Son institutrice la décrit comme une élève obéissante, calme et paisible, parfois songeuse ou même triste. Thérèse affirmera plus tard que ces cinq années furent les plus tristes de sa vie, et qu'elle ne trouvait de réconfort que dans la présence de sa « Céline chérie ».

Celine et Therese

Thérèse vit comme un soulagement le retour aux Buissonnets le soir après l'école : elle retrouve alors sa famille, son univers familier, sa joie de vivre. Les jeudis et les dimanches deviennent des jours importants. Avec sa cousine Marie Guérin, elle invente un nouveau jeu : vivre en solitaires au fond du jardin. Ce sont alors des temps de silence, d'oraisons, des rituels inventés auprès de petits autels installés à la buanderie.

Elle aime également la lecture, qui répond à son besoin de calme. Passionnée par les récits chevaleresques, elle éprouve une grande admiration pour Jeanne d'Arc. Elle pense être, elle aussi, née pour la gloire, mais une gloire cachée : le Bon Dieu 

« me fit comprendre que ma gloire à moi ne paraîtrait pas aux yeux des mortels, qu'elle consisterait à devenir une grande sainte !!!… »..

Au cours de l'été 1882, Thérèse a neuf ans. Elle apprend fortuitement que sa sœur Pauline veut entrer au Carmel. La perspective du départ de sa « seconde maman », la pousse au désespoir:

« [...] l'ayant appris par surprise, ce fut comme si un glaive s'était enfoncé dans mon cœur ».

Pauline, cherchant à la consoler, décrit à sa sœur la vie d'une carmélite. Thérèse se sent alors appelée elle aussi au carmel, elle écrira : 

« Je sentis que le Carmel était le désert où le Bon Dieu voulait que j’aille aussi me cacher…
Je le sentis avec tant de force qu’il n’y eut pas le moindre doute dans mon cœur : ce n’était pas un rêve d'enfant qui se laisse entraîner, mais la certitude d’un appel Divin ;
je voulais aller au Carmel, non pour Pauline, mais pour Jésus seul… »
 

Un dimanche, à l'occasion d'une visite au carmel de Lisieux, elle parvient à parler seule à la supérieure, mère Marie de Gonzague. Celle-ci « croit à sa vocation », mais n'accepte pas de postulante âgée de moins de seize ans. Thérèse attendra : elle sait désormais qu'elle a trouvé sa voie.

C'est le lundi 2 octobre 1882 que Pauline entre au carmel de Lisieux, où elle prend le nom de « sœur Agnès de Jésus ». Journée d'autant plus triste pour Thérèse, qu'elle doit également reprendre le chemin de l'école pour une nouvelle année. Sautant une classe, elle entre en 3e, où l'on prépare la première communion. L'instruction religieuse sera l'une des matières importantes, une matière dans laquelle Thérèse excelle. La perspective de la communion, tant attendue, est pour elle un rayon de soleil. Mais, comble de malheur, elle en est exclue à cause d'un règlement récent de l'évêché qui fixe l'âge des communiantes. L'oncle Isidore n'hésite pas à se rendre à Bayeux pour solliciter une dispense de l'évêque, mais il rentre bredouille.

Même la demi-heure que la supérieure accorde à Pauline pour rencontrer sa famille au parloir chaque jeudi devient pour Thérèse un supplice. La jeune carmélite la néglige un peu, et il ne reste souvent que deux ou trois minutes pour lui parler : 

« Ah ! ce que j'ai souffert à ce parloir du carmel ! » 

À dix ans, il lui semble perdre sa maman pour la seconde fois :

«Je me disais au fond de mon cœur : « Pauline est perdue pour moi !!! »»

Vers le mois de décembre 1882, la santé de Thérèse se dégrade étrangement : elle est prise continuellement de maux de tête, de douleurs au côté. Elle mange peu, dort mal ; des boutons apparaissent. Son caractère change également : elle se fâche parfois avec Marie, et se chamaille même avec Céline, pourtant si proche d'elle. Au parloir du carmel, Pauline s'inquiète pour sa jeune sœur, à qui elle prodigue conseils et réprimandes affectueuses.

Pendant les vacances de Pâques 1883, Louis Martin organise un voyage à Paris avec Marie et Léonie. L'oncle Guérin accueille de son côté Céline et Thérèse. Le 25 mars, soir de Pâques, on évoque au repas le souvenir de Zélie. Thérèse s'effondre alors en larmes et on doit la coucher. Elle passe une nuit très agitée ; son oncle inquiet fait appel le lendemain à un médecin. Celui-ci diagnostique « une maladie très grave dont jamais aucune enfant n'a été atteinte ». Devant la gravité de son état, on adresse un télégramme à Louis, qui revient en hâte de Paris.

Plusieurs fois par jour, elle souffre de tremblements nerveux, d'hallucinations et de crises de frayeur. Puis elle est prise d'un grand état de faiblesse et, bien qu'elle garde toute sa lucidité, on ne peut la laisser seule. Pourtant, la malade répète qu'elle veut assister à la prise d'habit de Pauline, prévue le 6 avril. Le matin du jour fatidique, après une crise particulièrement forte, Thérèse se lève comme par miracle et, apparemment guérie, se rend avec sa famille au carmel. Elle passe ainsi toute la journée, pleine de gaieté et d'entrain. Mais le lendemain, c'est une rechute brutale : la malade délire et semble privée de sa raison. Le médecin, très inquiet, ne trouve toujours pas l'origine de son mal. Louis Martin se demande si sa «pauvre petite fille» ne va pas mourir ou sombrer dans la folie.

Toute la famille prie pour Thérèse, on fait dire une neuvaine de messes à l'église Notre-Dame des Victoires à Paris, on place dans sa chambre une statue de la Vierge. Mais la malade ne retrouve provisoirement la raison que lorsqu'elle reçoit une lettre de sa sœur carmélite, qu'elle lit et relit maintes fois.

Le 13 mai 1883, jour de la Pentecôte, Léonie, Marie et Céline tentent de calmer Thérèse qui ne les reconnaît pas. Impuissantes à la soulager, elles s'agenouillent au pied du lit et se tournent vers la statue de la Vierge. Thérèse racontera plus tard : 

« Ne trouvant aucun secours sur la terre, la pauvre petite Thérèse s'était aussi tournée vers sa mère du Ciel, elle la priait de tout son cœur d'avoir enfin pitié d'elle ... » 

Thérèse est alors bouleversée par la beauté de la Vierge et surtout par le sourire qu'elle lui adresse : 

« Ah ! Pensais-je, la sainte Vierge m'a souri, que je suis heureuse ... » 

À ce moment, la malade se détend devant ses sœurs stupéfaites. Dès le lendemain, toute trace de la maladie disparaît, si ce n'est deux petites alertes dans le mois suivant. Thérèse demeure fragile, mais elle ne souffrira à l'avenir d'aucune nouvelle manifestation de ces troubles.

Le médecin ayant conseillé à la famille d'éviter à la fillette toute émotion forte, elle est désormais choyée à l'excès par son entourage.

Fin mai 1883, elle peut reprendre les visites à Pauline, au parloir du carmel. Questionnée par sa sœur Marie, Thérèse, qui s'était pourtant promis de garder le secret du sourire de la Vierge, finit par tout lui raconter. Les carmélites crient au miracle et la pressent de questions. Sa joie se change alors en souffrance : elle s'imagine avoir trahi la Vierge. D'autant qu'un doute insidieux s'infiltre en elle : n'a-t-elle pas simulé sa maladie?  Elle écrira : 

« Je me figurais avoir menti... je ne pouvais me regarder sans un sentiment de profonde horreur. Ah ! Ce que j'ai souffert, je ne pourrai le dire qu'au ciel ! » 

Le doute et la culpabilité vont la harceler pendant cinq années.

Par prudence, on prolonge la convalescence de Thérèse jusqu'aux grandes vacances, qui sont l'occasion pour elle de quitter Lisieux et de faire son « entrée dans le monde ». Pour la première fois, elle retrouve Alençon et les lieux de son enfance, mais aussi la tombe de sa mère. Partout, les Martin sont reçus par les amis de la famille, la bonne bourgeoisie d'Alençon : 

« Tout était fête autour de moi, j'étais fêtée, choyée, admirée. » 

Thérèse, qui paraît bien remise de sa maladie, apprécie particulièrement ce monde nouveau pour elle, plein de charmes et de tentations. Elle se laisse éblouir, mais n'oublie pas pour autant Pauline et le carmel de Lisieux.

Octobre 1883 : c'est la rentrée scolaire avec, enfin; la perspective tant attendue de la première communion. Tout au long de l'année, Thérèse est première en catéchisme. Elle se prépare également aux Buissonnets. Chaque semaine, Pauline lui écrit du carmel : elle conseille à sa sœur des sacrifices quotidiens et des prières à offrir à Jésus. Thérèse prend ces listes très au sérieux et s'applique à les suivre scrupuleusement. Elle se confie à Marie, qui l'aide en suivant la spiritualité de saint François de Sales. La communion est fixée au 8 mai 1884, jour également de la profession de Pauline. C'est une période « sans nuages » pour Thérèse.

Pendant la messe de première communion, Thérèse pleure abondamment : larmes de joie et non de peine. Elle décrira parfaitement toute l'intensité de cette première rencontre mystique: 

« Ah ! Qu'il fut doux le premier baiser de Jésus à mon âme !...
Ce fut un baiser d'amour, je me sentais aimée, et je disais aussi:
"Je vous aime, je me donne à vous pour toujours."
Il n'y eut pas de demandes, pas de luttes, pas de sacrifices;
depuis longtemps,
Jésus et la pauvre petite Thérèse s'étaient regardés et s'étaient compris. » 

En recevant l'hostie, elle se sent également et pour toujours en communion avec sa mère au ciel et sa sœur au carmel. La profondeur spirituelle de cette journée n'empêche pas la communiante d'apprécier la fête de famille ainsi que les nombreux cadeaux qu'elle reçoit.

Thérèse a hâte de pouvoir à nouveau recevoir l'eucharistie, mais la communion est alors soumise à la permission du confesseur. Contre toute espérance, l'abbé Domin l'autorise à communier pour la seconde fois deux semaines plus tard : le 22 mai 1884, jour de l'Ascension. Pendant l'année qui suit, elle reçoit de grandes grâces, mais aussi l'intuition que des souffrances l'attendent. Elle se sent prête à les affronter et éprouve même 

« un grand désir de la souffrance »,

tandis que les doutes et scrupules nés de sa maladie disparaissent.

Le 14 juin 1884, elle est confirmée par Mgr Hugonin, évêque de Lisieux. Sa marraine de confirmation est sa sœur Léonie. En recevant le Saint-Esprit, la jeune confirmée est émerveillée par ce 

« sacrement d'Amour » 

qui, elle en est sûre, lui donnera la 

« force de souffrir ».

Les vacances de l'été 1884 sont splendides : Thérèse passe le mois d'août chez la mère de sa tante. Ce séjour dans la campagne normande ravit la jeune fille, comme en témoigne Mme Guérin dans une lettre à son mari : « La figure de Thérèse est toujours rayonnante de bonheur. »

Après ces excellentes vacances, la jeune fille fait sa rentrée en octobre 1884. Une année scolaire sans histoire, même si elle souffre toujours de la dissipation de certaines camarades de classe. Sa maîtresse se souviendra d'elle comme d'une élève douce et sensible, prompte à fondre en larmes lorsqu'elle n'est pas la première.

En mai 1885, Thérèse se prépare à ce qu'on appelle alors la deuxième communion. Lors de la retraite, suivant la tonalité d'une partie du clergé à l'époque, l'abbé Domin insiste sur les fautes à ne pas commettre, les péchés mortels, la mort et le jugement dernier.

Les « peines d'âme », qui avaient tant tourmenté Thérèse et qui semblaient avoir disparu, se réveillent brusquement. La jeune fille, si fragile, sombre à nouveau dans la « terrible maladie des scrupules ». Thérèse se croit en faute et développe un fort sentiment de culpabilité à propos de tout. « Actions et pensées les plus simples deviennent pour elle sujet de trouble. » Elle n'ose se confier à Pauline, qui lui paraît si lointaine dans son carmel. Il lui reste Marie, sa « dernière mère », à qui elle raconte désormais tout, y compris ses pensées les plus « extravagantes ». Celle-ci l'aide à préparer ses confessions en laissant de côté toutes ses peurs. Docile, Thérèse lui obéit. Cela a pour effet de cacher sa« vilaine maladie » à ses confesseurs, la privant ainsi de leurs conseils.

Les vacances d'été sont un moment de diversion pour Thérèse. Avec sa sœur Céline, elles passent quinze jours à Trouville, au bord de la mer. « Thérèse est franchement heureuse », constate sa tante, « jamais je ne l'ai vue aussi gaie ». Mais peut-être ne fait-elle que cacher ses souffrances.

La rentrée en octobre 1885 ne commence pas sous les meilleurs auspices. En effet, Céline, la compagne de jeu, la grande sœur toujours prête à la défendre, a terminé ses études. Sa cousine Marie, souvent souffrante, ne reprend pas l'école. Thérèse est seule à l'Abbaye. Elle s'efforce de se lier avec des camarades, mais en vain. En outre, l'année commence avec une retraite où l'on insiste encore sur le péché, l'enfer et la mort.

Au début de l'année 1886, Thérèse, âgée de treize ans, commence à souffrir de maux de tête. Début mars, les maux de tête sont devenus continuels ; devant les absences répétées de la jeune fille, son père se résout à la retirer de l'abbaye. Désormais, elle se rend trois ou quatre fois par semaine chez Mme Papineau pour des leçons particulières. C'est une ambiance très différente chez cette dame de cinquante ans, 

« bien bonne personne, très instruite, mais ayant un peu des allures de vieille fille »,

qui vit avec sa mère et son chat.

La jeune fille profite de ses nombreux temps libres pour aménager une mansarde des Buissonnets : un « vrai bazar ». Elle y est chez elle et passe des heures à étudier, à dévorer des livres, à méditer et prier.

En juin, pour lui changer les idées, on l'envoie de nouveau à Trouville. Mais sans Céline, elle s'ennuie et tombe malade. Inquiète, sa tante la ramène à Lisieux. Aussitôt, elle recouvre la santé : « ce n'était que la nostalgie des Buissonnets », reconnaît-elle.

En octobre 1886, sa sœur aînée Marie entre également au carmel de Lisieux et devient sœur Marie du Sacré-Cœur, tandis que Léonie se fait admettre chez les clarisses. Surpris et peiné, Louis Martin ne conserve avec lui aux Buissonnets que ses deux cadettes. Après le départ de sa « troisième maman », Thérèse passe par une période dépressive et pleure fréquemment.

Ses crises de scrupules atteignent leur paroxysme et elle ne sait à qui se confier, maintenant que Marie est partie au carmel. Elle prie alors spontanément ses quatre frères et sœurs décédés en bas âges. Elle s'adresse à eux avec simplicité, leurs demandant d'intercéder pour qu'elle recouvre la paix qui l'a quittée. La réponse ne se fait pas attendre et elle se sent aussitôt apaisée : 

« Je compris que si j'étais aimée sur la terre, je l'étais aussi dans le ciel. »

Malgré cette guérison qui fait disparaître ses scrupules, Thérèse est toujours excessivement émotive : 

« J'étais vraiment insupportable par ma trop grande émotivité. » 

L'adolescente qui va avoir quatorze ans peine à sortir de l'enfance, comment pourrait-elle supporter la dure vie des carmélites ? Il faudrait pour cela un miracle.

Le soir de Noël, Louis Martin et ses filles assistent à la messe de minuit à la cathédrale, mais le cœur n'y est pas. De retour aux Buissonnets, comme chaque année, Thérèse place ses souliers devant la cheminée pour qu'on y dépose ses cadeaux. Fatigué et agacé par cet enfantillage, Louis dit à Céline : « Heureusement que c'est la dernière année ! » Thérèse commence à pleurer puis, brusquement, se reprend et essuie ses larmes. Joyeuse, elle ouvre alors ses cadeaux devant Céline qui n'en revient pas.

Elle explique le mystère de cette conversion dans ses écrits. Parlant de Jésus, elle affirme ainsi qu'

« en cette nuit où Il se fit faible et souffrant pour mon amour, il me rendit forte et courageuse ».

Elle découvre alors la joie dans l'oubli d'elle-même et ajoute : 

« Je sentis, en un mot, la charité entrer dans mon cœur, le besoin de m'oublier pour faire plaisir, et depuis lors je fus heureuse. »

 Brusquement, elle est libérée des défauts et imperfections de son enfance : cette grâce reçue le soir de Noël la fait grandir et entrer dans l'âge adulte. Elle a retrouvé « la force d'âme qu'elle avait perdue » lors de la mort de sa mère, et c'était « pour toujours qu'elle devait la conserver ».

Beaucoup de choses changeront après cette nuit de Noël 1886, qui marque le début de la troisième partie de sa vie, « la plus belle ». Elle l'appellera la

« nuit de ma conversion »

et écrira : 

« Depuis cette nuit bénie, je ne fus vaincue en aucun combat, mais au contraire je marchai de victoires en victoires et commençai, pour ainsi dire, une course de géant. »

Quelques semaines avant sa mort, elle reparlera de cet événement : 

« J'ai pensé aujourd'hui à ma vie passée, à l'acte de courage que j'avais fait autrefois à Noël ! Et la louange adressée à Judith m'est revenue à la mémoire : « Vous avez agi avec un courage viril et votre cœur s'est fortifié ». Bien des âmes disent : mais je n'ai pas la force d'accomplir tel sacrifice. Qu'elles fassent donc ce que j'ai fait : un grand effort ! le bon Dieu ne refuse jamais cette première grâce qui donne le courage d'agir ; après cela, le cœur se fortifie et l'on va de victoires en victoires. »

A suivre: Thérèse de Lisieux

La doctrine spirituelle de Sainte Thérèse

 

 

 

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